L’Hiver, ou l’essentielle errance

C’est le temps d’une germination secrète, non apparente, tout se passant dans les racines. Cette période se présente donc comme la continuation logique de la précédente. C’est une période de latence, une zone neutre, une réorientation intérieure. Temps de jachère, temps du silence, arrêt dans la course de vie qui fait émerger le sens de la transition. Période de flou, de vide, d’improductivité où rien ne semble se passer.

En effet, on quitte l’ancien sans savoir ce que sera le nouveau, on ne sait pas ce que l’on veut, ni ce que l’on sera. C’est ainsi un moment privilégié qui permet une rencontre avec un autre niveau de réalité. Car ayant quitté le passé, on ne voit plus les choses comme avant, sans pour autant avoir créé un nouveau cadre.

Changer notre regard

Ce temps nous permet de voir que l’on peut changer notre regard sur le monde, les autres et sur nous. Aujourd’hui, la difficulté est que l’on associe le développement à l’accumulation, et non à la transformation. On associe donc le vide à l’absence de quelque chose. Ainsi, on se presse pour combler ce vide plutôt que de risquer de l’y habiter.

C’est aussi le lieu et le temps où les vieilles habitudes qui ne sont plus ajustées à la situation s’éteignent. Et que de nouveaux scénarios mieux adaptés commencent à prendre forme.  La rupture avec l’ancien permet donc des prises de conscience et des découvertes insoupçonnées. Elle favorise l’élargissement des perceptions de la réalité et l’approfondissement de la compréhension de ce que l’on est, ce que l’on veut. Seul le temps d’arrêt permet cette vision de la route.

 

Créer de l’espace

L’hiver est une saison qui fait place, qui crée de l’espace. Alors que l’achèvement se vit dans la temporalité (ce que j’ai perdu, vers où je vais), l’errance se vit dans le moment présent. C’est un temps privilégié pour cultiver sa compréhension, sa réceptivité, son attention, son ouverture sur le monde et sur soi.

Ainsi, on ne cherche pas, on « est », avec toute l’angoisse que cela génère. Cela demande de ne pas se lancer dans l’action pour combler ce vide, accepter ce vide pour qu’il puisse guider la personne vers ses désirs profonds, c’est là que prend la racine de la période de création, de commencement.

 

L’essentielle errance

L’errance est le cœur même du processus de transition. C’est l’étape charnière sans laquelle le changement ne peut pas arriver. C’est seulement par ce voyage dans le vide que peut émerger la nouveauté. Avec les progrès et la rapidité de la vie, nous sommes dans une course constante contre le temps. Aller toujours plus vite, être plus performant, obtenir toujours plus, sans s’arrêter, se questionner.


Zapper   la   peine

Alors qu’il y a un lien secret entre lenteur et mémoire, vitesse et oubli. Notre époque est obsédée par le désir d’oubli, et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne à la vitesse. Quand les petites ou grosses tempêtes arrivent, on cherche à réparer les dégâts, soigner les blessures le plus efficacement et le plus rapidement possible pour continuer comme si de rien n’était. Dans notre monde actuel, zapper la peine, la souffrance, le doute l’hésitation pour oublier et aller plus rapidement dans l’action.

Ou   la vivre   pleinement

Beaucoup de personnes éprouvent de la culpabilité de se sentir en errance, la difficulté d’admettre le fait d’être dans le neutre, le flou, dans l’agitation immobile, dans le « ne rien faire ». Cette saison est normale et saine, mieux vaut arrêter de la subir pour la vivre pleinement, dans ses difficultés comme dans ses richesses.

C’est faire place à la créativité, permettre au chemin de s’ouvrir de nouveau, tout doucement, sans rien forcer, aller à la rencontre de soi. Il ne s’agit pas d’un arrêt mécanique des activités, d’un simple temps d’arrêt, mais de la rencontre avec le vide. Comme un bateau au milieu d’une mer houleuse d’où on ne voit plus la terre d’aucun côté, sans ancrage. C’est une perte de contrôle, de direction, et non un juste relâchement temporaire. C’est sauter dans le vide.

 

Une  rencontre  avec  soi

Par ailleurs, le lâcher prise ne signifie pas que l’on trouve immédiatement le chemin. Dans ce cadre, chacun doit inventer ses propres outils, créer ses ancrages, trouver ses appuis. La personne est seule avec elle-même, cette rencontre est essentielle. Mais sans préparation, accompagnement, la situation peut créer de la panique et paraître impossible.

Finalement, cette période ne signifie pas un arrêt total de la vie quotidienne et de ses activités, une rupture instantanée avec l’ancien (travail, amis…). Dans les faits, la transition et l’errance se vivent de l’intérieur, représentent la face cachée du changement. L’idée n’est pas d’imaginer où elle va nous mener, l’essence même de l’errance demande un terrain vierge, un espace ouvert, où toute tentative pour trop l’encadrer risquerait de nous en éloigner.

 

 Extraits et inspirations du livre de Michèle Roberge « tant d’hiver au coeur du changement »

https://archive.org/details/tantdhiveraucoeu0000robe